Une enveloppe de toile carrée, remplie de plume, glissée dans une taie. C’est la description d’un oreiller du XIVe siècle, et c’est aussi celle de l’oreiller posé sur votre lit ce soir. Huit siècles séparent les deux, et presque rien ne les distingue.
L’histoire de l’oreiller n’est donc pas celle de l’objet, qui a trouvé sa forme très tôt et que les documents montrent inchangé de siècle en siècle. C’est celle de son nom, qui est parti en vadrouille : pendant six siècles, « oreiller » a désigné à peu près tout ce qui était rembourré — le coussin sur lequel on s’agenouillait à l’église, celui sur lequel un prince s’asseyait au Parlement, celui qu’on glissait sous un missel, et jusqu’au petit cadre garni qu’une dentellière posait sur ses genoux pour travailler.
Nous tirons l’essentiel de ce qui suit d’une seule source, et elle est copieuse : l’entrée « Oreiller » du Dictionnaire de l’ameublement et de la décoration d’Henry Havard (tome III, Paris, Quantin, 1887), qui rassemble pour ce seul objet six cents ans d’inventaires, de comptes royaux et de chroniques. Ce que nous y ajoutons est le regard de l’atelier sur ce qu’elle raconte. Pour la définition de l’objet lui-même, elle est au début de notre guide sur l’oreiller ; cette page-ci traite son histoire.
D’où vient le mot oreiller
Havard ouvre son entrée par une définition d’une ligne, donnée en son nom, juste après avoir aligné les graphies anciennes du mot. Elle mérite d’être lue lentement :
« Coussin rempli de duvet ou de plume qu’on met sur le chevet ou traversin du lit, pour avoir la tête plus haute. »
Deux choses y sont dites. La première : l’oreiller se pose sur le traversin, il ne le remplace pas — la répartition entre les deux pièces est un sujet à part entière, et nous la traitons dans notre guide sur le traversin. La seconde : sa raison d’être est une hauteur. Rien d’autre.
Le nom, lui, dit l’usage, ce qui est rare en literie. Ni matelas ni sommier ne décrivent ce qu’ils font ; l’oreiller, si — et le traversin aussi, formé sur travers, qui annonce qu’il traverse le lit. Havard pose la chose comme une évidence : l’oreiller a été fabriqué pour poser l’oreille, c’est-à-dire pour soutenir la tête. Les graphies anciennes tournent toutes autour de cette racine — orillier, horillier, aurelier — et il faudra se souvenir de cette clarté-là, parce que c’est elle qui rend la suite comique.
L’objet est ancien. Havard le dit attesté dès le XIIe siècle, avec des mentions nombreuses aux XIIIe et XIVe. Le témoignage le plus parlant n’est pas un inventaire mais un vers d’Adenet le Roi, cité par Havard : dans son Roumans de Berte aus grans piés, le poète décrit un logis misérable par ce qui lui manque :
« Ne coûte, ne coussin, lincueil ne orillier. »
Ni couette, ni coussin, ni drap, ni oreiller. Une énumération de ce genre ne fonctionne que si le lecteur du XIIIe siècle sait exactement ce qu’il devrait trouver dans un lit — l’oreiller est donc déjà un standard, chez qui a de quoi.
Et il est plein de plume, au point que ça se voit de loin. Racontant les pillages de l’année 1306, les Grandes Chroniques, que Havard cite là encore, montrent les soldats fendre au couteau les couettes et les oreillers, « traiant plumes contre le vent ». Une image dont on ne se débarrasse pas : une rue d’émeute sous une neige de duvet.
Un objet qui a très peu changé de forme
C’est le point le plus solide de l’entrée, et Havard y insiste au point d’écrire qu’il ne craint pas de le répéter. À partir des miniatures des XIVe et XVe siècles, il constate que « les oreillers étaient à peu près faits comme ceux de nos jours », puis détaille :
« Ils se composaient d’une souille de toile, de forme carrée, remplie de plume ou de duvet, et enfermée, à son tour, dans une taie en toile plus ou moins fine. »
La souille, c’est l’enveloppe — le mot désigne la même chose sur une paillasse, et il figure dans notre vocabulaire de la literie. Trois pièces, donc : une enveloppe, un garnissage, une taie. Exactement les trois que nous manipulons aujourd’hui à l’établi.
Les inventaires qu’il aligne ensuite vont tous dans le même sens. Celui de Molière, dressé à Paris en 1673, porte « Sept oreillers de coutil remplis de plume » — le coutil, déjà, et c’est encore la toile que nous employons. La même année, l’état du mobilier de la Couronne énumère « Quatorze oreillers remplis de duvet, avec des tayes de toille d’Hollande ». En 1746, l’inventaire de Mlle Desmares note « Quatorze oreillers de duvet couverts de futaine, deux oreillers couverts de coutil de Constance, plumes d’oie ».
Trois relevés, soixante-treize ans d’écart, deux mondes sociaux : la même construction. Toile, plume ou duvet, taie. Trois inventaires choisis ne sont pas un recensement des lits français — mais aucun ne dit autre chose, et Havard en aligne bien d’autres. Une continuité attestée, donc, plutôt qu’une invariance : pendant ce temps-là, personne n’a éprouvé le besoin de corriger le dessin.
Toile ou soie ?
Une ligne de l’entrée nous a arrêtés, parce qu’elle dit en 1887 ce que nous répétons à l’atelier. Havard note qu’à toutes les époques, les princesses réputées les plus délicates comme les beautés les plus en renom ont presque toujours préféré, pour l’oreiller de lit, « la fraîcheur de la toile au glacé de la soie, ou au lustré du satin ».
L’exception existe, et elle est datée : en août 1492, les comptes de l’argenterie d’Anne de Bretagne enregistrent l’achat de cinq aunes et quart de taffetas blanc « pour faire des toailles d’oriller ». Havard la traite pour ce qu’elle est — une rareté. Un siècle et demi plus tard, c’est Mme de Motteville qui rapporte qu’Anne d’Autriche reposait la tête sur des oreillers de fine batiste.
Le raisonnement n’a pas pris une ride, et il n’a rien d’une question de goût. Une tête posée huit heures sur un oreiller lui rend de la chaleur et de l’humidité ; une toile les laisse passer, un satin les renvoie. C’est le même critère qui commande le choix d’un coutil aujourd’hui, et c’est la raison pour laquelle la question de la transpiration décide souvent du garnissage — nous la traitons dans notre guide sur l’oreiller en laine.
Un nom qui a dérivé pendant six siècles
Voilà le vrai mouvement de cette histoire. L’objet ne bouge pas ; le mot, lui, s’applique à tout.
Ça commence par des glissements qu’on comprend : on garnit un lit de plusieurs oreillers, on en glisse un sous une épaule douloureuse, sous un genou, sous un bras. L’objet reste un oreiller, simplement détourné pour une nuit.
Puis le mot part pour de bon. Dès 1328, l’inventaire de Clémence de Hongrie range parmi les affaires de chapelle « un petit oreillier, pour mettre sous le messel » : un coussin de pupitre, sur lequel personne ne posera jamais la tête. Autour de 1600, on s’agenouille sur un oreiller devant le grand autel — un placard de 1594 le raconte de l’entrée du roi à Notre-Dame, et le Supplément au Journal de Pierre de l’Estoile du couronnement de Marie de Médicis. Et lors du lit de justice tenu par Louis XIII au Parlement de Bordeaux, en 1620, le Cérémonial françois précise « que Monsieur, frère du Roy, estoit assis sur un oreiller de veloux violet, garny de clinquant d’or », tandis que le prince de Condé se tient un pas plus loin, sur un autre oreiller de velours violet, mais sans clinquant. Le rang d’un prince du sang, mesuré en passementerie d’oreiller.
Havard n’a pas de mot tendre pour cet usage. Il constate que cette manière de parler, « quoique étrangement fautive », a persisté sans faiblir depuis le XIVe siècle, où le mot est devenu le synonyme de carreau et de coussin. Un inventaire marseillais de 1583 le dit sans même s’en cacher, en latin de notaire : « Plus trois carreaux sive aureliers de tapisserie, doublés de cuir rouge, pour s’asseoir dessus. » Trois carreaux, autrement dit oreillers, pour s’asseoir dessus.
Ensuite, ça ne s’arrête plus. Au XVIIe siècle, quand on découvre que les sièges de paille manquent de confort, les coussins qu’on y pose s’appellent des orilliers : un inventaire parisien de 1677 décrit un grand fauteuil de noyer garni d’un orillier de plume. Au XVIIIe, le mobilier se couvre de sièges profonds, et l’on parle sans rire d’oreillers de canapé, de sopha, de bergère, de chaise longue.
C’est cette dérive, dit Havard, qui explique les oreillers des inventaires princiers rehaussés de fils d’or et de perles, « sur lesquels il était impossible de poser sa figure » : ce ne sont pas des oreillers de tête, ce sont des carreaux qui ont pris le nom du voisin.
Le meilleur est dans le dictionnaire lui-même. Juste après l’entrée qui nous occupe, Havard en ouvre une seconde, également intitulée « Oreiller » : chez le passementier et la dentellière, c’est un petit cadre rembourré et couvert d’étoffe, qu’on pose sur les genoux pour y travailler la dentelle aux fuseaux. Le mot le plus explicite de la literie française avait fini par désigner un outil de travail où l’on ne pose rien du tout — sinon des épingles.
Ce que cette dérive révèle est plus intéressant qu’une curiosité de vocabulaire : pendant six siècles, « oreiller » a nommé une technique — un sac de toile garni de plume — et pas un usage. La langue a suivi la matière, pas la fonction. C’est exactement l’inverse de la distinction que nous faisons aujourd’hui entre un coussin et un oreiller, et que nous expliquons dans notre guide sur l’oreiller.
Combien d’oreillers dans un lit ?
Madame d’Épinay, malade, mesure sa convalescence en oreillers dans une lettre à l’abbé Galiani : « Je ne suis désenflée que d’un oreiller. Il m’en falloit cinq pour dormir ; à présent, je me contente de quatre. » Et le débat était déjà national : Havard cite un dictionnaire de son siècle observant que certains habitants du Nord « se font des pyramides d’oreillers », là où les Français « n’en ont qu’un seul et s’en trouvent fort bien ».
Un seul, cinq, ou zéro : la question n’a pas d’autre réponse que celle du dormeur, et elle n’en a jamais eu. Nous la reprenons sous deux angles — dormir sans oreiller d’un côté, le partage du travail entre l’oreiller et le traversin de l’autre.
Ce que huit siècles disent de l’oreiller d’aujourd’hui
On sort de cette entrée avec une conviction et une nuance.
La conviction : le dessin est acquis. Enveloppe, garnissage, taie — six siècles d’inventaires n’ont rien trouvé à y corriger. Un oreiller n’a rien d’autre à porter qu’une hauteur ; il y a peu de matière à réinventer là-dedans.
La nuance, et c’est là que tout se joue : si la forme ne bouge pas, tout le reste bouge. Ce qu’on met dans la souille décide de ce que l’oreiller fait de votre transpiration, du soutien qu’il tient encore au bout de huit heures, et de ce qu’il devient au bout de cinq ans. C’est là qu’est la vraie question, et elle est traitée matière par matière depuis notre guide sur l’oreiller — la laine, le duvet et les plumes, les balles végétales — pendant que la hauteur et le format relèvent, eux, de la forme de l’oreiller.
Ce qu’un garnissage naturel permet aujourd’hui — rouvrir la souille, compléter, refermer — relève d’un autre guide : celui sur la durée de vie d’un oreiller.
Havard termine son entrée sur une note légère, et nous ferons pareil. En octobre 1722, le Mercure publiait une devinette dont la réponse était l’oreiller :
« Il n’est point d’oiseau dans le monde / Aussi bien emplumé que moi. / Je suis toujours dans une paix profonde / Et ne puis voler haut d’un demi-pied de roi. »
Un demi-pied de roi fait un peu plus de seize centimètres : c’est bien l’ordre de grandeur d’un oreiller qu’on vient de tapoter. Le poète de 1722 avait l’œil juste. Il n’avait simplement aucune raison d’ajouter que la bonne hauteur, elle, dépend de celui qui pose la tête dessus.
Questions fréquentes sur l’histoire de l’oreiller
Parce qu’on y pose l’oreille. Le mot s’est formé sur oreille, et Henry Havard, qui lui consacre une entrée de son Dictionnaire de l’ameublement et de la décoration, le rappelle sans détour : l’oreiller a été fabriqué pour poser l’oreille, c’est-à-dire pour soutenir la tête. Les formes anciennes du mot tournent toutes autour de la même racine — orillier, horillier, aurelier. C’est un nom qui décrit une fonction, ce qui est rare en literie : ni matelas ni sommier ne disent ce qu’ils font. L’autre exception est le traversin, formé sur travers, qui annonce lui aussi son office.
Il est attesté dans les textes français dès le XIIe siècle, et les mentions se multiplient aux XIIIe et XIVe. Le poète Adenet le Roi, au XIIIe siècle, énumère ce qui manque à un logis pauvre — ni couette, ni coussin, ni drap, ni oreiller : la liste ne fonctionne que si l’oreiller fait partie de ce qu’on s’attend à trouver dans un lit. L’objet est donc déjà ordinaire au Moyen Âge, chez qui a de quoi.
Très peu. Les miniatures des XIVe et XVe siècles montrent des oreillers faits à peu près comme les nôtres : une enveloppe de toile carrée, remplie de plume ou de duvet, glissée dans une taie. Ce sont les trois mêmes pièces qu’aujourd’hui. Ce qui a changé depuis, c’est ce qu’on met dedans et la hauteur qu’on lui donne — deux questions traitées dans notre guide sur l’oreiller et dans celui sur la forme de l’oreiller.
Un coussin carré et plat, garni et souvent couvert de tapisserie ou de velours, sur lequel on s’asseyait ou on s’agenouillait. Les inventaires anciens l’appellent indifféremment carreau ou oreiller — un inventaire marseillais de 1583 va jusqu’à écrire « trois carreaux sive aureliers », c’est-à-dire « trois carreaux, autrement dit oreillers ». C’est cette confusion que Havard juge fautive, et elle explique pourquoi tant d’oreillers de vieux inventaires sont brodés de perles : ce ne sont pas des oreillers de tête. La distinction actuelle entre coussin et oreiller est expliquée dans notre guide sur l’oreiller.