Un grand sac de toile rempli de paille, aussi long et aussi large que le bois du lit. La paillasse a garni les lits français pendant des siècles, et presque tout le monde la range aujourd’hui du côté du matelas. C’est une erreur de place : elle était dessous.
Qu’est-ce qu’une paillasse ?
Henry Havard, dans son Dictionnaire de l’ameublement et de la décoration, la définit en une ligne :
« Grande souille, aussi large et aussi longue que le bois du lit, et qu’on remplit de paille. »
Souille désigne ici l’enveloppe, que les inventaires disent toujours de toile. Retenez surtout la mesure : aussi large et aussi longue que le bois du lit. Une paillasse n’est pas un couchage d’appoint qu’on déroule dans un coin, c’est une pièce taillée aux dimensions du lit.
Havard cite ensuite Furetière, et c’est cette définition-là qui règle la question de la place. La paillasse est
« la plus basse garniture du lit »
et, plus explicitement encore :
« c’est sur elle que posent les matelas, lits de plumes, oreillers, traversins, etc. »
On ne dormait donc pas sur la paillasse. On dormait sur ce qu’on posait dessus. C’est exactement la fonction que remplit le sommier aujourd’hui : la garniture basse, celle qui porte tout le reste et qu’on ne regarde jamais.
Cela éclaire au passage la parenté, souvent mal formulée, entre la paillasse et le futon. Elle est réelle, et elle est double.
Elle est d’abord une parenté de garnissage : l’un comme l’autre se remplissent de ce qu’on a sous la main, sans structure interne. Elle est ensuite, et c’est le plus frappant quand on manipule les deux, une parenté de morphologie. Une paillasse est mince. Elle n’a rien de l’épaisseur d’un matelas, et ses mensurations sont celles d’un futon : une couche souple, qu’on peut plier et transporter, sans bord construit ni capitonnage — c’est le bourrelet, avec le capitonnage, qui sépare un matelas d’un simple sac cousu. De la paillasse au futon, il y a une filiation de forme évidente.
Ce qui les sépare n’est donc pas l’allure, c’est la place. Un futon est une couche haute : on dort dessus. La paillasse est une couche basse : on pose le matelas dessus. Deux objets qui se ressemblent, à deux étages différents du lit.
Place dans l’empilement
Les inventaires anciens montent le lit dans l’ordre. Celui du cardinal d’Amboise, dressé à Gaillon en 1508, décrit des « chalicts de boys fournis de licts [de plume], traversains et paillasses ». Celui des biens de messire Jean de Boniface, à Marseille en 1585, est plus précis encore : « Ung châlit de noyer faict a collonnes avec deux matelas, traversier et paillasse. »
Du bas vers le haut, cela donne : le bois du lit, la paillasse, le ou les matelas, le lit de plume, le traversin. Cinq pièces là où nous en comptons trois — cadre, sommier, matelas. Le vocabulaire a changé, la stratification non : il y a toujours eu une couche basse qui encaisse et une couche haute qui accueille le corps. Le reste des mots de la literie est rassemblé dans notre dictionnaire de la literie.
La paille avant la paillasse
Le mot n’apparaît pas avant la fin du XVe siècle. La paille, elle, servait au coucher depuis bien plus longtemps.
En 1444, les Comptes des ducs de Bourgogne, relevés par M. de Laborde, portent cette dépense : « Pour achatter de la paille pour mettre ès chaliz de Monseigneur [le duc d’Orléans] pour ce que les gens du roy en avoient osté les pailles. » Il y a de la paille dans le châlit d’un duc, et quelqu’un est passé la prendre.
Le poète Eustache Deschamps dit la même chose autrement, dans une ballade sur son bailliage de Senlis : en attendant d’être pourvu, il lui « fault coucher sur l’estrain » — sur la paille.
Et le 27 février 1483, le compte de Jehanne Lasseline, prieuse de l’Hôtel-Dieu, enregistre l’achat de « la quantité de cinq cens et un quarteron de gluys (gerbes) de feure, pour mectre ès litz des povres malades ». Des gerbes entières, achetées au compte, pour les lits d’un hôpital.
Cette paille-là était-elle jetée en bottes sur le fond cordé ou sanglé du lit, ou déjà enfermée dans une toile ? Havard ne tranche pas, et sa réponse mérite d’être citée telle quelle :
« Nous ne saurions le dire. »
La paillasse comme objet, elle, apparaît en 1492, dans les Comptes de l’argenterie d’Anne de Bretagne :
« A Robert de la Lande, pour sa façon d’avoir, le XXe jour dudict mois de may, fait et taillé de LIIII aulnes grosse toille brune, six paillasses pour servir à mectre par terre soubz six des lictz des dames d’honneur, damoiselles et femmes de chambre de ladicte Dame, au feur de III solz et IIII deniers tournoys pièce. »
Cinquante-quatre aunes de grosse toile brune pour six paillasses, trois sols et quatre deniers tournois la pièce. Et un détail qu’il ne faut pas lisser : celles-ci sont mises « par terre », sous les lits des dames d’honneur. Toutes ne se glissaient donc pas dans un châlit.
De quoi une paillasse était faite
Deux matières, et c’est tout : une toile, de la paille.
La toile est grossière. L’inventaire du château de Nérac, en 1555, compte « quatre pailhasses de toile grosse ». Fleuranges, décrivant les gardes de la cour de Louis XII, dit des paillasses qu’on transportait de lieu en lieu qu’elles « sont de toiles pleines de feures » — feure, c’est la paille. On est loin du coutil tissé serré d’un matelas : cette toile-là n’a qu’un travail, contenir.
Ce vaste sac a d’ailleurs eu un second usage, que Havard relève : il « a longtemps servi de réceptacle aux objets perdus et aux trésors qu’on voulait céler ». On y cachait bijoux, or et argent en temps de guerre — si bien que le premier soin des troupes s’emparant d’une maison était de les vider.
Ce que coûtait une paillasse
Deux relevés donnent l’ordre de grandeur. En 1571, le compte de Nicolas Hurtault, tapissier de Jeanne d’Albret, porte vingt sols « pour la fasson d’une paillasse pour la Royne ». En 1596, la dépense faite pour le service de M. de Sillery pendant son séjour à Lyon note : « Pour deux cent de paille pour remplir plusieurs paillasses : ung escu quinze sols. »
Deux enseignements là-dedans. Le premier : la reine de Navarre fait faire sa paillasse par un tapissier, ce n’était donc pas seulement un objet de pauvre. Le second : on paie la façon et la paille, rien d’autre. C’est une literie qu’on refait pour le prix d’une botte, quand le sommier, lui, est resté des siècles hors de portée de la plupart des maisons — nous en détaillons le coût dans notre guide sur le sommier.
Pourquoi la paillasse a disparu
Havard ferme son entrée par un constat sans nostalgie :
« bien qu’il n’y ait plus guère de paillasses et que les sommiers, sous toutes leurs formes, les aient remplacées avec avantage »
C’est net, et c’est toute l’histoire. La paillasse n’a pas été remplacée par le matelas : le matelas était déjà là, posé dessus. Ce qui a disparu, c’est la garniture basse en paille, et ce qui a pris sa place, c’est le sommier — même position dans le lit, même travail, avec une élasticité et une tenue dans le temps que la paille n’a jamais eues. Le mot sommier, lui, a sa propre histoire, et elle commence par un cheval : nous la racontons dans l’origine du mot sommier.
Une seconde chose s’est jouée en parallèle, un étage plus haut. Tant qu’on se contentait de battre la laine, le matelas restait rare, et le lit ordinaire s’arrêtait au lit de plume posé sur sa paillasse. C’est le cardage qui a rendu le matelas courant — nous le racontons dans l’origine du matelas, et la machine qui fait ce travail est décrite dans notre guide sur la cardeuse.
Reste ce que la langue en a gardé. Havard le notait déjà de son temps : « la paillasse n’a jamais joui d’une réputation bien enviable », et « mettre quelqu’un sur la paillasse » comme « réduire quelqu’un à la paillasse » « sonnent mal à l’oreille ». L’objet a quitté nos lits ; l’insulte, elle, y est restée.