Fabriquer un matelas en laine consiste, dans son principe, à enfermer un gros volume de laine dans une toile et à réduire ce volume pour mettre la laine en compression. Tout le métier tient dans la manière d’y parvenir.
Voici les étapes de la confection artisanale d’un matelas en laine de mouton naturelle. La laine arrive à l’atelier après la tonte et son traitement en usines spécialisées — un parcours que nous détaillons dans notre guide sur la fabrication de la laine de mouton. La fabrication elle-même est confiée à un artisan matelassier, et la France possède une longue tradition dans ce domaine.
Combien de laine faut-il pour un matelas ?
| Dimensions | Quantité de laine | Équivalent |
|---|---|---|
| 140 × 190 cm (100 % laine) | 27 à 30 kg | au moins une quarantaine de moutons |
| 160 × 200 cm | 29 à 33 kg | — |
Le poids exact dépend de la fermeté souhaitée : plus la densité de laine est importante, plus le matelas est ferme. C’est le premier des trois paramètres de réglage détaillés dans notre guide sur la fermeté d’un matelas en laine.
Ces chiffres disent aussi quelque chose de la matière : un matelas de laine, c’est une quarantaine de toisons, et c’est ce volume qui explique à la fois son prix et sa longévité.
1. La découpe de la toile à matelas
La toile à matelas — le coutil — est découpée. On taille généralement deux plateaux aux dimensions désirées.
Les dimensions de toile nécessaires se calculent simplement : pour la longueur, on prévoit le double de la longueur du matelas fini, plus 60 cm ; pour la largeur, on ajoute 40 à 50 cm à la largeur finale. Pour un matelas une place de 80 × 190 cm, il faut ainsi une toile de 120 × 440 cm.
Les matières possibles pour le coutil :
- tissu classique
- coton biologique ou coton classique
- lin
- métis coton/lin
- chanvre
- cuir végétal
Pour un produit sain, cette enveloppe doit être non traitée par le producteur. Nous recommandons un coutil 100 % lin et 100 % français, pour les filières courtes : le lin pousse en n’ayant besoin que d’eau de pluie et de soleil, quand la culture du coton est très gourmande en eau. C’est le raisonnement développé dans notre guide sur le circuit court.
Trois motifs classiques : damassé, rayé, ou toile unie.
2. La préparation de la toile
Les deux plateaux sont assemblés à la machine à coudre sur l’une des largeurs. La première toile est ensuite tendue sur un métier — un cadre composé de deux tréteaux joints par des sangles, supportant deux barres en bois munies de petits crochets pointus sur toute leur longueur : c’est à ces crochets qu’on accroche la toile qui va contenir le rembourrage.
On fixe la moitié de la longueur de cette toile aux crochets du cadre, tandis que l’autre moitié pend jusqu’au sol.
La toile est alors piquée pour définir l’emplacement des capitons : les « trous » sont marqués au poinçon, à intervalles réguliers. Un capiton est une boucle de ficelle qui traverse la garniture du matelas de part en part.
3. Le cardage de la laine
La laine arrive à l’atelier compactée dans de grands sacs — le cardage lui redonne tout son volume et sa légèreté avant qu’elle puisse servir de garniture.
La laine est d’abord pesée, en fonction de la fermeté souhaitée et de la taille du matelas. Elle passe ensuite au battoir et à la carde. La cardeuse est une machine composée de deux plaques horizontales rapprochées, munies de dents métalliques qui se déplacent d’avant en arrière : la laine entre par une fente et ressort par l’autre, débarrassée de ses impuretés. Un système d’aspiration évacue la poussière qui s’en dégage — chez nous, cette aspiration s’est modernisée avec un système électrique proactif, plus efficace, plus compact et plus simple à nettoyer que les anciens filtres.
Le cardage :
- ouvre les fibres de la laine
- les oriente
- les démêle et les lisse
- les dépoussière
On obtient la laine en flocons, celle qui convient au remplissage d’un matelas. C’est la même opération qui permet, des années plus tard, de refaire le matelas.
4. Le montage de la garniture
C’est l’une des étapes les plus importantes, si ce n’est la plus importante.
La laine est répartie sur la première toile, régulièrement sur toute la surface, en tenant compte du poids et de la résistance mécanique. On accentue l’épaisseur de la laine aux endroits les plus sollicités par le poids du dormeur. Selon la fermeté et la consistance recherchées, une couche de crin de cheval peut être ajoutée sur le garnissage en laine, pour un rendu plus compact.
Le montage est effectué à la main : c’est la seule façon d’obtenir une répartition juste, à l’œil et à la sensation.
5. La fermeture provisoire
La seconde toile vient recouvrir la laine montée. Des aiguilles appelées housseaux sont alors posées pour fermer provisoirement les bords, le temps que le matelas prenne sa première forme.
6. Le capitonnage
À l’aide d’une grande aiguille de matelassier — longue d’une cinquantaine de centimètres — et de ficelle de chanvre, des fils sont passés à travers l’épais sandwich de toile et de laine.

Le capitonnage sert à :
- stabiliser la garniture
- la mettre en compression
- enfermer la laine dans un volume plus petit
- éviter que la garniture ne se déplace pendant la fabrication
- réduire légèrement le volume du matelas
Chaque capiton est une boucle avec un nœud coulissant. Les pompons — les bouffettes à capiton — sont fixés à la toile et resserrés à la main par ce système de nœud coulant. Certains fabricants s’aident d’une capitonneuse, une machine qui comprime le matelas ; le geste peut aussi être entièrement manuel.
7. La couture des bords
Les bords sont définitivement fermés et cousus à l’aide d’une bordeuse : une machine à coudre professionnelle, suspendue au plafond par un câble relié à un contrepoids, qui glisse sur un rail parallèle à la table de couture. Autrefois, cette couture se faisait entièrement à la main — la bordeuse permet aujourd’hui de gagner un temps considérable.
8. La pose des bouffettes
Ce sont les petits pompons blancs visibles au niveau des capitons. La bouffette répartit la zone de friction entre le tissu et la ficelle du nœud de serrage.
Un conseil d’usage important : ne les enlevez pas. Elles limitent le risque de déchirure du coutil à l’endroit précis où la tension se concentre.
9. La couture des quatre coins
À ce stade, le matelas ressemble encore à un grand oreiller, avec des coins pointus et peu solides. Les quatre coins sont pincés manuellement, au fil fin — repliés vers l’intérieur du rembourrage puis renforcés d’une couture verticale. C’est ce qui donne au matelas ses arêtes plutôt qu’une forme de coussin.
10. Le façonnage du bourrelet
Le bourrelet est cousu à la main. Tout dépend de la main du matelassier — certains piquent au carrelet courbe, d’autres au carrelet droit ; dans nos ateliers, c’est le carrelet droit qui sert à cet usage sur le matelas. L’opération s’appelle le bourrelage. Concrètement, on saisit un bourrelet de toile et de rembourrage large de trois doigts environ, que l’on coud à petits points rapprochés avec une aiguille d’une quinzaine de centimètres. Une machine existe pour cette tâche, mais le résultat reste moins net qu’à la main — c’est ce qui explique pourquoi le geste est resté manuel.
Il remplit deux fonctions :
- continuer à réduire le volume de laine, pour la mettre davantage en compression
- structurer les arêtes et la plate-bande du matelas, en maintenant la laine sur les côtés
Il est piqué pour lui donner sa forme ronde. En donnant un petit coup de poing dans le matelas, on passe progressivement d’un gros oreiller sans forme à un volume défini.
Le matelas à bourrelets représente plus de 90 % de notre production. Il existe toutefois d’autres finitions, dont celle dite « bordé-piqué » : plus longue à réaliser et plus onéreuse, elle remplace le bourrelet par une bande de tissu galonnée appliquée sur tout le pourtour du matelas. Le résultat stabilise la forme comme le bourrelet, mais avec des angles lisses — un atout sur les grandes literies (140 ou 160 cm de large), où retourner périodiquement un matelas d’une seule pièce devient difficile à cause de son encombrement et de son poids. On peut alors le diviser en deux ou trois matelas plus petits, qui se rejoignent une fois assemblés pour reformer la largeur voulue, bien à plat — une option que le bordé-piqué, à bords lisses, sert particulièrement bien.
11. Le serrage final des capitons
La forme définitive s’obtient en tirant sur les fils du capitonnage. Le matelassier tasse la laine, tire les fils, façonne le bourrelet, recommence.
Le principe de l’opération mérite d’être cité tel quel :
Il faut, petit à petit, rétrécir le volume dans lequel la laine se trouve placée sans y mettre une force considérable, sans utiliser une presse.
C’est toute la différence avec une compression industrielle : la laine n’est pas écrasée, elle est progressivement contenue. C’est ce qui lui laisse son ressort — et ce qui fait qu’elle en aura encore dans soixante ans.
Pour conclure sur la fabrication d’un matelas en laine
Onze étapes, presque toutes manuelles, et aucune presse. C’est long, c’est pourquoi un matelas de laine n’est pas bon marché à l’achat — à raison d’un matelas par jour et par personne, deux dans une bonne journée selon les dimensions, un artisan matelassier ne produit pas à l’échelle industrielle.
Mais ces mêmes étapes se refont : un matelas de laine se réfectionne au lieu de se remplacer, ce qui étale son coût sur des décennies plutôt que sur une garantie. C’est le raisonnement du prix d’usage, et l’argument le plus solide de la literie traditionnelle face à l’obsolescence programmée.